Une maison mobile pour des mots de moi, de vous, qui ferez trois p'tits tours et vous en irez, après avoir mis trois p'tits mots si vous en avez envie
"Poussière, tout n'est que fumée et poussière de vent."
Ces mots résonnaient en elle tandis qu'armée de son aspirateur, elle s'était attaquée à la troisième fenêtre de la deuxième pièce du rez-de-chaussée.
Elle savait qu'il existait d'autres traductions de cette phrase biblique, mais elle aimait celle-là, depuis qu'elle l'avait entendue de la bouche d'un professeur de philo des années auparavant. Les toiles d'araignées, brunes, épaisses, avaient déclenché ce souvenir qu'elle entendait à présent comme un refrain entêtant.
Le nettoyage n'avançait pas, ou si peu. Il ne fallait pas réfléchir, ne pas se laisser décourager par l'étendue du désastre, par les années de peuplement arachnéen. Les fourmis, aussi, les cafards, les chauve-souris, les souris... les vampires ? les démons ? elle aimait se faire peur à laisser son imagination errer dans ces espaces chimériques, ça l'occupait, il fallait s'occuper la tête, il ne fallait pas compter, trois étages, sept chambres, deux salons...
Dommage qu'elle n'aie pas pensé à un poste radio, pour elle c'était une évidence, partout où elle allait, il y avait de la musique.
Ici non. Il n'y avait que le croassement des crapauds.
Ses poignets commençaient à être endoloris. Des ampoules au bout des doigts, aussi. Et même pas deux pièces nettoyées... Avait-elle fait le bon choix ? Avait-elle seulement fait un choix ? Ce château - car c'en était un - venait de lui être légué, il fallait en faire quelque chose, mais avant tout, il fallait avoir un regard clair sur son état.
Il fallait faire le ménage.
Et elle était seule, ce week-end. Elle avait fait trois heures de route pour atteindre cette campagne isolée, vide, et en ce mois de novembre gris, la nuit était tombée bien trop vite après qu'elle ait pu commencer sa tâche.
***
Elle sortit, harassée. Mais ces gestes répétés, monotones, s'ils l'avaient essouflée, l'avaient comme nettoyée de l'intérieur.
Des heures et des heures, sans jamais s'interrompre, d'une surface à l'autre, puis à l'autre, d'un cadre de fenêtre à un cadre de porte, d'un sol au suivant... elle se sentait comme purifiée.
Dès qu'elle arriva à l'extérieur de la bâtisse, elle fut saisie par la couleur : un bleu pur, presque violet, le jour commençait de se lever. Les arbres dessinaient des nuages, ou l'inverse, il lui semblait que des lumières pétillaient, que les teintes changeaient, que des ombres ou des lueurs naissaient, se déplaçaient, se transformaient.
Un paysage semblable, elle n'aurait pu le soupçonner. La seule comparaison qu'elle eût pu faire avec quelque chose de connu, c'était à des histoires - des contes, des légendes, des univers lointains qu'elle aurait lus, ou entendu lire, dans sa petite enfance. Auxquels elle n'avait jamais repensé depuis. Et qui la rattrappaient, jouaient avec ses sens, l'enchantaient littéralement. Elle tendit l'oreille comme on ouvre les bras, écarquilla les yeux, dans l'attitude du plongeur - oui, elle se voyait plonger dans ces sombres frondaisons, dans la vie magique qui les animait, dans le vol de ces feux de couleur dont elle ne cherchait même pas à savoir si elle les voyait, ou si elle les rêvait.
Toute entière, elle était dans ce bleu, ce violet, ce noir et ce blanc, son corps s'y fondait, sa peau s'y coulait, ses sens s'y perdaient et s'y dynamisaient.
Elle ne s'était jamais sentie si vivante.
Il faisait froid. C'était bon.
Elle garderait ce château.