Une maison mobile pour des mots de moi, de vous, qui ferez trois p'tits tours et vous en irez, après avoir mis trois p'tits mots si vous en avez envie
Je mange un flan - là, tout de suite, et c'est vrai, la preuve, je tape avec un seul doigt de la main gauche, car je le mange directement, de la main à la bouche, et c'est salissant.
Je suis à mon bureau, dans l'agglomération bordelaise, il fait très beau dehors, de ces journées où le ciel est pleu pétant les rayons du soleil crus et on se croirait pendant les grandes vacances, ailleurs, enfin, je suis au frais dans mon bureau et je mange un flan - je croque dedans sans me presser, pour faire durer le plaisir, et aussi parce que j'écris, en même temps, je ne peux pas tout faire.
(hop, une bouchée)
(il est très bon)
Mais voilà. Je crois bien que je n'ai pas mangé de flan (cette sorte de flans que vendent les boulangeries françaises, un peu épais, gélatineux, posés sur une fine pate à tarte, de couleur jaune vif, recouverts sur le dessus d'une pellicule brune) depuis cette époque qui est en train de devenir lointaine, où j'étais étudiante, à Paris, où je passais mes journées entre bibliothèque universitaire et amphis, et où ma pause du midi consistait à acheter le sandwich le moins cher possible - ce qui limitait le choix à rillettes ou saucisson, mais je n'aime pas le saucisson - et le dessert qui conjugue au mieux petit prix et effet bourratif. Je me retrouvais donc, assise sur le rebord des fontaines qui décorent la place de la Sorbonne, à manger d'abord un sandwich rillettes, puis un flan jaune vif, de ces flans qu'on trouve dans les boulangeries françaises, qui pèsent assez lourd dans la main et qui n'ont rien à voir avec les flans espagnols ou marocains, plus légers, à porter et sur la palais, qui tiennent plutôt, suivant le vocabulaire de la pâtisserie en vigueur ici, de la crème caramel - mais en meilleur.
Je me vois donc, par un effet qui ressemble au dédoublement opérant dans les rêves, assise sur ce rebord, à rêver d'enlever mes chaussures, mon jean, et de plonger dans la fontaine - les fontaines me font toujours cet effet - à défaut d'aller à la plage, tout en me disant que c'est tout de même beau, Paris.
Je retournais alors m'enfermer à la bibliotèque Sainte-Geneviève, assembler des fragments d'ouvrages, l'un en appelant un autre, par cette correspondance magique des bibliographies - sorte de jeu de piste livresque et sans fin.
Il me semble entendre le bruit de l'eau des fontaines de la place de la Sorbonne.