Elle est agenouillée dans le sable mouillé, juste au bord de l'eau. Elle ramasse un peu de ce liquide lourd qu'elle jette d'une main dans l'autre. Elle grimpe, où le sable est sec, en ajoute à la boule qui va se faire. Elle redescend, remet du sable mouillé, puis du sec, encore, et entre ses paumes la forme grossit. Une nouvelle fois, puis une autre, sable sec, sable mouillé, et tapote un peu, la boule est bien ronde, elle pèse de plus en plus lourd, elle ressemble à un roc. Elle est absorbée. La brume est légère, sourde, il fait doux, la mer est basse, les algues brillent au milieu de la lagune, lancinantes avec leur odeur salée. La journée va être courte, elle ne pense à rien, elle a trop de choses à faire. Puis elle décide de jeter la boule, avec force. Elle est satisfaite. C'est la plus réussie de toutes celles qu'elle vient de fabriquer, on le sait quand on les casse. En attendant la marée, il y a les crabes à ramasser. Elle a peur de se faire pincer, mais c'est tellement excitant, ces petites pattes rapides, ce déplacement bizarre, dès qu'on soulève un rocher c'est une multitude qui s'anime, qui s'énerve, qui court dans tous les sens. Dans le seau de plastique bleu, ils sont beaucoup plus calmes. De toute façon elle les relâchera. Il y a aussi les anémones de mer, à aller voir, à titiller. Du bout du rateau, la fleur aquatique prend vie, tout soudain, et devient animale. Ce serait bien de la voir capturer quelque chose, se nourrir, cette demi-vie qui ressemble à une algue fleurie, orange, violette. Puis à une tripe grise, une fois refermée. Elle respire un grand coup. Sa peau est noire, noire partout, elle ne porte pas de chapeau, elle aime la brûlure de ces jours d'été.
Maintenant elle est allongée par terre, les jambes et les bras écartés. Comme si elle faisait la planche - l'eau va bientôt monter. Elle s'est déjà couverte de sable, entre les doigts de pieds, jusqu'aux genoux, jusqu'aux coudes, partout dans les cheveux, entre les fesses - elle n'y prend pas garde - elle s'en fout. Ce qui l'intéresse, c'est la brume, et comme celle-ci est bourrée de cette odeur de poisson. Ce serait bien de pêcher des poissons, des vrais, des gros. Mais déjà les larves, c'est pas mal, ces petites bestioles qui ressemblent à des crevettes, miniatures. Ici tout est à sa dimension, même le large dont on voit la courbe, même les vagues au loin dans un infini de brisures, d'écumes, de temps. Elle essaie toujours d'appréhender les bords. Elle sait pourtant que la terre est ronde, elle a appris ça, mais elle aime imaginer qu'elle peut attraper les bouts avec les yeux. Avec ce regard, elle est comme les mouettes. Si je devais me réincarner, ce serait en mouette.