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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 20:28

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L’Art français de la guerre relève avec brio un pari ambitieux : raconter la France du XXe siècle, du point de vue de ses guerres. Et, partant, expliquer la France d’aujourd’hui. Telle que l’ont façonnée ces années de guerre.

 

Mais commençons par le commencement. Le narrateur vit à Lyon. Après un épisode quasi délirant où il laisse libre cours à des pulsions de vie, de mort, de sang, de viande, lors d’un repas entre amis organisé avec sa compagne, il quitte cette dernière et leur appartement. Il déménage loin et se retire du commerce des hommes, passant de petit boulot en petit boulot, d’une vague relation amoureuse à une autre.

Et un jour il rencontre Victorien Salagnon. Qu’on lui présente comme « ayant fait l’Indochine ». Et dont il découvre des talents de peinture saisissants.

Le narrateur, qui a toujours voulu s’exprimer à travers le pinceau, demande à Salagnon de lui apprendre son art. Un marché est conclu : le vieil homme lui enseignera, en échange de quoi le jeune écrira le roman de la vie de celui qui a traversé le siècle.

 

C’est là que le livre prend son épaisseur. Le parcours de Victorien Salagnon, né à Lyon au début du siècle, qui découvrira la guerre au sortir de l’adolescence, dans le maquis. Il y apprendra la patience, le danger, la mort. Il gravira peu à peu les échelons de l’armée et rencontrera d’autres combattants, français, algériens, pieds-noirs, qu’il n’oubliera jamais. Dans ses moments d’inaction il dessine. Et sous une tente de la Croix-Rouge, tombera amoureux d’Eurydice Kaloyannis.

Après la Libération, il ne voit d’autre possibilité que de se faire volontairement envoyer en Indochine. Pas question pour lui de devenir épicier ou un quelconque autre métier civil.

Là c’est le charnier, l’embourbement dans un pays au climat qu’il supporte à peine, boueux, vaseux, où l’ennemi est partout et impossible à identifier, où la forêt tropicale est la plus forte, où les compagnons d’armes meurent les uns après les autres, parfois dans des souffrances inouïes, toujours dans un bain de sang et d’organes.
Sa force, il la trouve dans la chance – il est blessé mais survit à toutes les embuscades – et dans le dessin. Ainsi que dans les lettres adressées à Eurydice. Il prend du grade.

Après la défaite, il ne comprend plus la guerre, mais ne peut vivre autrement. Alors il part à Alger. Un climat encore plus insupportable – une chaleur sèche, étouffante. Et une guerre encore plus indicible – une guerre sale, une guerre honteuse, celle de la torture systématique, celle de la terreur exercée par le gouvernement colonial et l’armée sur un peuple exsangue.

Mais il est soldat, et il fait son devoir. Et il retrouve Eurydice, qu’il devra cette fois tenter d’arracher à son mari.

 

Nous revoilà dans la banlieue de Lyon, à l’aube du XXIe siècle. Victorien Salagnon y vit dans un pavillon quelconque avec sa femme Eurydice. Et le narrateur vient régulièrement apprendre l’art de l’encre de chine, et l’histoire de son pays, la guerre qui fait toujours rage mais dans le silence, à travers une police militarisée et ses opérations coup-de-poing dans les cités, ou ses contrôles d’identité dans les rues des centres-villes. Où il y a toujours la France, et « eux », les autres, dans une distinction basée sur la « ressemblance ».

 

L’Art français de la guerre est le premier roman d’Alexis Jenni. Un premier roman qui décrochera pas moins que le Goncourt à sa parution chez Gallimard en 2011. On ne peut qu’approuver la distinction, car il s’agit là d’une somme, à la fois roman historique, roman de guerre, analyse socio-historique, et chef d’œuvre littéraire. Le tout mené d’une écriture ciselée, fine, où (s’il fallait un bémol) les effets de répétition peuvent parfois être un poil lassants, mais où les chapitres s’enchaînent, magistrale leçon d’écriture, pour le plus grand délice du lecteur avide d’avancer dans ce siècle de guerres, dans ces quelque 800 pages.

 

Alexis Jenni, L'Art français de la guerre. Folio / février 2013. Edition originale Gallimard, août 2011)

9,60 euros - 784 pages

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Brigitte Giraud 05/04/2013 02:03

J'avais un peu oublié Salagnon...
Quelle écriture !

dominique boudou 04/04/2013 21:33

Quand j'ai lu ce roman, je me suis dit : " Il aura le Goncourt" et il l'a eu. Enfin un très grand auteur français mais tiendra-t-il ses promesses d'avenir au firmament de nos lettres essoufflées
trop souvent par la médiocrité ? Je le souhaite ardemment.

Du mobilhome 04/04/2013 22:36



Dominique, tu m'épates (encore une fois).


 



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